Le gaz lacrymogène est l'arme la plus utilisée du maintien de l'ordre français. Il est dispersé sur des dizaines de milliers de personnes chaque année, manifestants, passants, riverains, journalistes et policiers compris. En octobre 2026, le média Vert a demandé à l'Agence nationale de sécurité sanitaire ce que dit la science de ses effets. Réponse de l'Anses : « malheureusement, nous n'avons pas de travaux d'expertise sur les gaz lacrymogènes. »
Nous ne demandons pas l'interdiction de cette arme. Nous demandons que l'on sache enfin ce qu'elle fait.
Un produit dispersé en masse, sans évaluation sanitaire
Les grenades les plus employées en France, les modèles PLMP 7B, PLMP 7C, MP7, CM6 et CM3, contiennent toutes la même molécule, le 2-chlorobenzylidène malonitrile, dit « CS ». La liste figure dans une réponse ministérielle citée par la question écrite n° 10209 à l'Assemblée nationale.
Les volumes sont connus par à-coups, jamais globalement. Selon la question écrite n° 8925 du député Antoine Léaument, 7 940 grenades lacrymogènes ont été utilisées le 1er décembre 2018, et 5 015 à Sainte-Soline le 25 mars 2023. Pour la seule journée du 17 octobre 2026, Politis a recensé environ 4 000 grenades lacrymogènes tirées par les huit compagnies d'intervention parisiennes, un décompte qui n'inclut ni les CRS, ni les gendarmes mobiles, ni les autres unités, ni les autres villes.
Aucun total annuel n'est publié. Et la dose elle-même est inconnue du public : selon la revue médicale indépendante Prescrire, dans son numéro 504 d'octobre 2025, les effets à long terme d'une exposition au CS restent mal connus, faute d'études et faute de transparence des fabricants sur la composition exacte de leurs produits. On ignore donc à la fois combien de gaz est dispersé chaque année, et à quelle concentration.
Ce qui a été demandé, et ce qui a été répondu
La demande d'une étude n'est pas nouvelle, et elle ne vient pas d'un camp. La question écrite n° 8925 rappelle qu'un avis du Défenseur des droits en 2017, une recommandation d'étude approfondie de la Commission nationale de la déontologie et des alertes en matière de santé publique et d'environnement en 2019, et une déclaration des Nations unies en 2020 ont déjà réclamé que la question soit instruite.
Deux députés ont posé la question directement au ministre de l'Intérieur. Antoine Léaument, le 13 juin 2023, demandait une étude scientifique sur les effets « à court, moyen et long termes ». Ségolène Amiot, le 18 juillet 2023, interrogeait le ministère sur la composition des gaz et leurs conséquences sanitaires. Les deux questions ont été closes le 11 juin 2024, pour « fin de mandat », sans qu'aucune réponse ait été publiée.
En octobre 2026, alors qu'un collectif rassemblait des milliers de témoignages, Vert a sollicité les ministères de la Santé et de l'Intérieur sur d'éventuelles études à venir. Ni l'un ni l'autre n'a répondu.
Des milliers de témoignages, et aucune instance pour les instruire
Le 8 octobre 2026, le collectif Lacrymos de sang a mis en ligne un questionnaire à destination des femmes exposées aux gaz. Le 23 octobre, plus de 5 000 femmes y avaient répondu, rapporte Vert, décrivant des contractions, des saignements inexpliqués, des douleurs ovariennes et utérines, et dans certains cas des arrêts naturels de grossesse.
Ces témoignages ne prouvent rien, et cette pétition ne prétend pas le contraire. Ce sont des données déclaratives, recueillies par un collectif militant, sans groupe de comparaison. L'une des femmes citées par Vert le dit elle-même : « je ne peux pas affirmer que mes symptômes sont liés au gaz ». Une étude publiée en 2023 sur des manifestantes américaines exposées lors du mouvement Black Lives Matter relevait des crampes utérines et des saignements précoces ou retardés, mais elle ne suffit pas non plus à établir un lien de cause à effet.
C'est précisément le problème. Cinq mille signalements convergents sont exactement ce qui, dans n'importe quel autre domaine, déclenche une saisine d'agence sanitaire. Ici, il n'y a aucune instance saisie, aucun protocole, aucun recueil officiel. Et comme personne ne collecte, il n'y aura jamais de « remontée significative ».
« Les autorités l'ont déjà dit : ce n'est pas dangereux »
C'est exact, et il faut le citer. Interrogée par BFMTV en octobre 2026, la police nationale indique n'avoir reçu aucune remontée significative liant l'exposition au CS à des pathologies chroniques, et juge sa toxicité faible. Le ministère de l'Intérieur affirmait en 2020 que les doses restent sous les seuils de toxicité, en comparant un taux de thiocyanates de 15,9 mg/l relevé lors de manifestations au taux habituel chez un fumeur, de l'ordre de 20 mg/l.
Mais une absence de remontée n'est pas un résultat d'étude, et un taux ponctuel ne dit rien d'une exposition répétée. C'est ce que souligne la médecin urgentiste Rohini Haar, de l'université de Berkeley, citée par BFMTV : ces armes n'ont pas fait l'objet d'études approfondies, et les fabricants ne communiquent pas sur leur sécurité. Si les autorités ont raison, une étude le confirmera et clora le débat.
Il faut ajouter ceci, qui change la nature de la demande : les premiers exposés de façon répétée sont les forces de l'ordre elles-mêmes. Un manifestant respire ce gaz quelques fois dans sa vie, un gendarme mobile des centaines de fois dans sa carrière. Une étude sanitaire les protège en premier.
Ce que nous demandons
- Une saisine officielle de l'Anses. Que les ministres chargés de la santé et de l'intérieur saisissent formellement l'Agence nationale de sécurité sanitaire sur les effets du gaz lacrymogène CS, à court, moyen et long termes, y compris sur la santé gynécologique et sur les expositions professionnelles répétées.
- La publication de la composition et de la concentration. Que la teneur exacte en CS et la liste complète des solvants et additifs de chaque modèle en service soient rendues publiques. Un produit dispersé sur la voie publique ne relève pas du secret industriel.
- Un décompte annuel public. Que le ministère de l'Intérieur publie chaque année le nombre de grenades lacrymogènes employées, par type et par département, comme il publie d'autres statistiques d'emploi de la force.
- Un recueil officiel des signalements. Qu'un dispositif de pharmacovigilance soit ouvert pour recueillir les effets sanitaires signalés après exposition, afin que la question ne repose plus sur des questionnaires associatifs.
Aucune de ces quatre demandes ne retire quoi que ce soit aux forces de l'ordre. La première ne coûte qu'une lettre de saisine.
Pourquoi signer maintenant
Parce que la question est posée depuis 2017 et qu'elle n'a jamais reçu de réponse. Deux avis d'institutions, une recommandation de commission nationale, une déclaration des Nations unies, deux questions écrites de députés : à chaque fois, le dossier s'est refermé tout seul.
Et parce qu'une saisine ne se décide que quand quelqu'un la demande. L'Anses n'a pas de travaux sur le sujet parce que personne ne lui en a commandé. C'est une signature qui manque au bas d'une lettre, pas une loi à faire voter.
On ne demande pas qu'on arrête d'en tirer. On demande qu'on sache ce qu'on respire.
Sources
- Vert, « Ce que j'ai vécu, ce n'est pas normal » : les effets des gaz lacrymogènes sur la santé des femmes largement ignorés, octobre 2026, qui contient la réponse de l'Anses et les 5 000 témoignages : vert.eco
- Assemblée nationale, question écrite n° 8925 d'Antoine Léaument, JO du 13 juin 2023, close sans réponse le 11 juin 2024 : questions.assemblee-nationale.fr
- Assemblée nationale, question écrite n° 10209 de Ségolène Amiot, JO du 18 juillet 2023, close sans réponse le 11 juin 2024 : questions.assemblee-nationale.fr
- Politis, Grenades, blindés, lanceurs : Macron laisse derrière lui un lourd arsenal répressif, octobre 2026, pour les 4 000 grenades du 17 octobre : politis.fr
- BFMTV, Que sait-on des effets du gaz lacrymogène sur la santé ?, 24 octobre 2026, pour la position de la police nationale et du ministère : bfmtv.com
- Prescrire n° 504, octobre 2025, Exposition au gaz lacrymogène CS lors d'opérations de maintien de l'ordre : quels dangers pour la santé ?, p. 775-782 : prescrire.org
